21/09/2007

La cohabitation.

pere,fils,adolescence

Le départ.


Depuis quelques jours, les tensions fortes entre nous avaient bloqué toute tentative de dialogue. C’était l’impasse. La cohabitation avec sa copine et ses passages en coup de vent, de préférence quand je n’étais pas là, me déchirait. Pourquoi ce comportement ? Pourquoi, cette voie de tension et d’agressivité entre lui et moi ? Deux ans déjà depuis la première explosion, depuis les premiers excès et là maintenant à nouveau en ce mois de Novembre, il me fallait enterrer tous mes espoirs, tous mes projets, pour lui, avec lui. Qu’est ce qui nous avait conduit dans cette impasse, dans ce comportement qui m’apparaissait démesuré ? Ces angoisses, ces interrogations n’avaient pas de réponse dans l’instant, tout s’était joué dans un passé récent, lointain peut-être, ici se présentait le fruit d’une longue culture. J’avais conduit mon fils dans un domaine où je ne voulais pas consciemment le conduire. J’avais été manquant, je l’avais manqué, comme l’exprimait si bien le titre du livre récent de Guy Corneau « Père manquant, fils manqué ».



Le passé.


Entre lui et moi, dans notre histoire, je ne trouvais pas trace d’une connivence joyeuse à l’adolescence, je ne trouvais pas trace d’activité créatrice en sa compagnie pour lui faire découvrir le monde, enfin une partie du monde. C’était le chacun pour soi, l’isolement, la distance. Normal, était-ce normal ?  Brusquement l’impression s’était précisée, la cristallisation des émotions semblait à présent se figer en une situation enfin accessible, le fil rouge. J’étais en cause, son adolescence réveillait en moi celle que je n’avais pas pu vivre, celle qui m’avait tant causé de peur, d’angoisse, celle qui n’était qu’enfermement et isolement. 



L’histoire.


Il brisait ses chaînes, mes chaînes.


Ses amis, son amie représentait ceux que je n’avais pas eu. Ma jalousie se cabrait dans des exigences trop fortes trop excessives. Tout m’angoissait. Le diplôme n’était pas essentiel, c’est l’homme qui était en jeu. Il se mettait au monde, une deuxième fois malgré moi, sans moi. Une phrase exprimant la suite des générations, lue un jour pour dans un livre dont la référence, m’était perdue trottait dans ma tête, « 100 ans de bannière, 100 ans civières » Elle s’inversait par lui, à cause de lui.
Non je n’étais pas sous la bannière, mais bien dans la civière avec une camisole de force, comme l’avait été mon père et mon grand-père.

23/06/2007

Deuil posthume

larmes,deuil,pere,symboleEffondrement du temps.

Le balayage des différentes fréquences radio n'apportait sur les chaînes accessibles par le tuner que la même conversation. Les bribes captées çà et là n'éclairaient pas l'ambiance insolite crée par ces étranges similitudes. Quelque chose de majeur, d'important se passait et aucun repère n'apparaissait. L'évidence perça enfin mes oreilles
Le Roi était mort! Notre Roi Baudouin venait de quitter la vie suite à un incident cardiaque. La mort frappait, une fois de plus, non pas un parent, un ami ou une connaissance mais le Roi. Personnage de la nation, sa présence à toutes les occasions officielles du pays, ses voeux à la nation, à ses chers compatriotes, ses nombreuses visites à l'étranger avaient construit depuis plus de quarante ans, une image inconsciente de proximité, d'appartenance dont la mort venait révéler la nature, la présence, la puissance.
Mon Roi, mon image du Roi existait dans une mesure qui dépassait mes repères, me surprenant par sa force, par l'émotion de tristesse qui m'envahissait. Tous les médias francophones parlaient de son règne, de son action, de ses communications, de sa vie publique et personnelle. Déjà d'anciens films, d'anciennes vidéos, d'anciennes images meublaient les chaînes de télévisions belges.


Charge émotionnelle.

Notre roi s'était éteint, terrassé par le coeur. Toutes ses images s'effondraient et me laissaient une vide profond dans les tripes et le coeur. Mon roi n'était plus. Et moi, à la veille de mon demi-siècle, je mouillais mes yeux d'enfants, d'orphelin. Du ventre, à travers la poitrine, le cou, le visage, je percevais une montée lente de larmes. Elles traçaient un léger ru, le long de mon nez, dans ma figure défaite. L'émotion était là. Sans pudeur aucune, comme un enfant, j'alimentais deux traînées de larmes. Cet inconnu, jamais rencontré sinon par médias interposé, ignoré de ma conscience, éliminé parfois quand son discours s'allongeait trop a mon goût, cet étranger occupait un espace que je n'imaginais pas. Mes perceptions étaient sens dessus-dessous. Cet inconnu m'avait relié à lui, mystérieusement. Sa vie repassait sur l'écran, ravivait d'anciennes images entrevues dans les journaux ou les actualités sans que je puisse y apporter quoi que se soit de concret. Les témoignages pris sur le vif, les premières fleurs déposées dérisoirement aux grilles du palais dans le recueillement et la discrétion, apportaient des émotions d'enfant, d'adultes et redoublaient les miennes. Le père de la nation est mort, la nation est orpheline.


Retour du père.

Je suis en manque, je suis orphelin au premier degré, au second degré. Voila, ces circonstances me ramenaient à Juin 64, quelques trente ans plus tôt vers la même période, vers ces vacances qui me faisaient en ce temps là, orphelin de père. Toutes les larmes contenues depuis ce jour là au moins semblaient en une fois avoir submergé le barrage inconscient dressé pour retenir mes sentiments d'adolescent, mes sentiments enfouis sous une carapace, quelque part là en dessous, depuis la mort de Papa. Etait-ce cette perte profonde et déroutante qui enfin cheminait vers l'acceptation et le deuil ? Etait-ce ce père qui m'avait façonné, et influencé que j'avais copié pendant des années qui réclamait son lot de larmes. Ma raison chancelait sous l'émotion, mais percevait néanmoins clairement ce double niveau de la fonction du père.


Symboles.

Par le deuil de la nation, par la mort du roi, j'entrais dans le deuil de ma famille, dans mon deuil pour Papa. Cet abcès jamais vidé de sa substance douloureuse pouvait enfin par ce recours au stade collectif, et cette mort du roi, entrer dans sa maturation et se vider du trop plein de souffrance et d'un deuil renfermé et refoulé. Les larmes coulaient de mes yeux, des yeux de l'enfant qui n'avait jamais pleuré, tout en apaisant les tensions nombreuses, édifiées au cours du temps, pour étouffer un chagrin trop réel, trop dangereux pour l'équilibre de cette cellule familiale constituée autour de Papa.
A qui appartenait ce torrent de larmes ? A la mort de tous ceux rencontrés au cours de ma vie ? A la mort de tous ceux qui n'avaient pas été pleurés et que de parents en parents, les générations transmettaient ? Car si je pleurais le roi, et par association mon père, par cette liberté, j'avais aussi l'impression de pleurer d'autres larmes,  d'autres morts du passé. Alchimie mystérieuse de l'inconscient collectif familial qui par l’acceptation du moment et son accueil à l’événement, guéri l'être bloqué à un stade de son évolution. Contes de fées, conte du roi mort qui soulage tous les êtres des deuils non vécu de leur père et qui révèle tous les êtres bloqués dans leur relation au père ?