12/02/2011

Porter son attention

 dépression,angoisses,trou noir,récit d'enfancePour la deuxième fois, en ce début de troisième semaine d’incapacité de travail, j’avais poussé sa porte. Pendant quelques heures, je venais la soutenir, l’aider à reprendre pied, un peu plus rapidement. Comme la première fois d’une voix brisée, désespérante elle s‘était élancée vers moi comme une petite fille.

« Papa, j’ai peur, je suis mal, j’ai des nausées, des angoisses, je n’en peux plus »

et elle s’était blottie dans mes bras. Aucun progrès, son état était toujours la même, sa déprime aussi profonde, son mal être aussi fort, plus peut-être. Elle allait vraiment mal, je ne reconnaissais plus son dynamisme, son organisation, l’allant des derniers mois où elle se battait pour faire vivre son bébé-entreprise. Contrainte, elle avait dû le condamné à mort et en même temps semblait vouloir se faire « hara kiri. » Ses idées noires étaient toujours présentes, pesaient sur le fléau de la balance, s’opposant au le poids de ses trois enfants. Et si… .  J’en frissonnais. Vu son état psychologique, tiendrait-t-elle ? Elle n’était plus la mère battante, gérant son ménage, ses trois enfants en pleine santé, son mi-temps d’infirmière aux urgences.

L’urgence c’était « elle ». C’était la petite fille en elle qui criait, qui vivait mal. C’était celle d’avant, dans sa plus tendre enfance.Ils étaient si loin ces événements, ces moments manqués sans doute, impossible à corriger d’un trait de plume, d’une rature pour un autre mot, d’un coup de gomme. Un abcès ancien venait de s’ouvrir et la faisait souffrir comme au premier jour. Un ressort cassé laissait apparaître une blessure, une plaie béante.

« Papa, je broie du noir, cela ne va pas bien, je suis très mal. »

Tout ce qui était sa vie, ses réalisations, ses succès ne faisaient pas le poids face aux émotions qui l’envahissaient.

Que dire ? Que faire ? Comment la soutenir, renforcer ses défenses, si affaiblies,arrêter cette glissade vers l’espace noir, sans fond vers lequel, elle glissait ?

La peur du futur, la culpabilité du passé l’enveloppaient. Les émotions se bousculaient et lui faisait toujours perdre pied. Les médicaments présents n’avaient pas l’air d’agir, d’avoir stabilisé ses humeurs oscillantes. Et une de ses amies, infirmière psychiatrique, lui avait dit malheureusement que ce n’étaient pas les bons!  Nous étions à nouveau, sur le divan, elle avait une bouillotte sur son ventre froid, glacé, disait-elle ! La couverture l’enveloppait à peine.

Ah, si elle avait, celle si douce utilisée chez sa belle-mère où elle s’était réfugiée quelques heures les jours derniers, elle serait mieux, mais elle ne voulait pas la demander. Elle demandait que je pose ma main sur son front, pour l’apaiser, la calmer, soulager sa migraine. Comme l’enfant qu’elle était redevenue, elle souhaitait ce contact physique sur son front pour que je la maintienne hors de l’eau, que j’apaise sa souffrance, ses angoisses.

« Porte ton attention ». Nous recommencions l’exercice de la fois précédente. Avec la pensée, elle descendait dans ses orteils, pour percevoir ce qui était sensible, le chaud, le froid, la pression d’une chaussette, une tension, un chatouillement. Puis dans l’imagination, l’on remontait dans le corps comme un veilleur de nuit qui passe pour observer tout. Puis ce fut la respiration lente et profonde poussant les viscères sur le bassin pour améliorer l’assise, approfondir l’ampleur de sa respiration, pour retrouver un rythme confortable, apaisant. Reprendre contact avec ce corps, en faire un ami, un support, le tuteur conscient qu’il aurait du être, l’ami fidèle et permanent. Ne pas laisser le mental dériver dans le passé, s’envoler dans le futur. Il fallait être là dans l’instant pour reprendre contact avec ses racines, pour retrouver une sécurité perdue, celle d’un temps où elle avait eu la sensation d’être reliée, aimée.

A nouveau, je l’invitai à prendre contact avec le tic-tac de l’horloge. Après quelques exercices, elle constata l’impossibilité pour son oreille gauche, de le percevoir, à son grand étonnement. Compensait-elle ? Avait-elle là, la même insensibilité que son fils aîné ? Elle s’apaisait, des périodes de grand calme la traversaient.

Elle me raconta la sensation de béatitude qu’elle avait rencontrée lors de la visite d’une amie sage-femme, le jour précédent. Après le souvenir de l’accouchement douloureux, des nausées ressenties pour son dernier, elle avait basculé dans la sensation contraire, merveilleuse, bienfaisante. Comme pour le Yin et le Yang, d’un pôle à l’autre. Elle savait que l’autre pôle, opposé à ses maux, serait d’une autre nature, mais quand le trouverait-elle ? Elle n’en pouvait plus d’être dans la souffrance. Une alternative lui était proposée par son ressenti. Un mieux être pouvait être possible. Il fallait cheminer encore garder l’espoir, espérer la fin du tunnel noir dans lequel elle était perdue.

Le temps passait trop vite, elle s’apaisait, avait presque trouvé le sommeil, trouvait le temps trop court. Déjà les enfants allaient rentrer.

La méditation se terminait, il fallait se lever, s’activer.