11/11/2012

Le champ essentiel.

dépression,hopital psychiatrique,neuroleptique,enfant adapté,rupture d'attachement,détresse psychologique.

En tant que père que puis-je encore pour elle. Elle a choisi son compagnon, porté leurs enfants, construit sa cellule familiale. Le relais s'est fait dans ma lignée. Elle est indépendante, autonome. Pourtant en tant que parents, nous sommes toujours présents, disponibles. Que dire ? Que faire ?Notre expérience est-elle valorisable pour soulager sa souffrance quotidienne ? Sommes-nous coupables de non-assistance à personne en danger. Non pas aujourd'hui mais dans des moments clés d'hier ?

Remettre ses maux, dans les mains d'un psychiatre pour une anamnèse et des psychotropes, dans les mains d'un psychologue pour une thérapie de soutien. Sans doute mais pas seulement !

Y a-t-il trop de dépendances sous-jacentes ?  De doubles contraintes ? dans nos relations familiales ?Ne vaut-il pas mieux passer la main à un spécialiste censé être plus neutre et plus averti ? Dilemme profond. Questionnement fondamental.

« Mon expérience n’est elle qu’un peigne que la vie m'offre quand je suis devenu chauve ? »

Seule ma conviction intime me pousse, je peux avec compassion lui transmettre ce qui me semble le meilleur. Qu'elle en tire profit ou qu'elle le rejette, je ne peux être distant. Je ne veux pas être coupable de non-assistance à personne en danger. Mais de quelle assistance s'agit-il ? Ma conviction est faite : sa blessure est dans le non verbal dans une sensation d'angoisse, de peur qui monte de ses profondeurs et dont elle ne gère pas le flux qui l'envahit, la submerge.

La relation à la nourriture fait problème en trois semaines, elle a perdu cinq kilos, mange mal, mange peu. Les idées noires tournent dans sa tête. Elle se voit sans valeur, sans utilité ; elle a tous les symptômes de la dépression profonde avec, en prime, les angoisses. Elle  pense avoir fait le tour de la question, elle me dit avoir tout fait, essayé au cours des années plusieurs voies et cela me surprend. C'était son secret, je n'en ai rien su.

Un ami qui la visite, suggère un état de bipolarité pour expliquer ses hauts et ses bas. Sans doute y-a-t-il eu des hauts et des bas depuis deux ans. Mais il l’enferme dans une catégorie, dans une classe. Infirmier en psychiatrie sans doute en sait-il, plus que moi, mais est-ce juste ?

Il y a des hauts et des bas. Mon ressenti voit plus qu'à trois reprises, lorsqu’elle est tombée dans sa déprime, une ancienne mémoire d'abandon dans sa petite enfance, au temps du non verbal a renversé le barrage de contention, de déni qu'elle avait construit autour de celle-ci. L’émotion ingérable non verbalisable dans l’enfance l’a petit à petit envahie, elle est incapable de prendre distance. Elle ne peut restituer ses émotions à la petite fille qu'elle était à ce moment-là. La force de celles-ci est identique au passé mais l’être envahi est adulte, a pris du poids, mais son mental ne le sait pas, n'en tient pas compte.

Comment prendre distance faire obstacle, dans la faiblesse qui l’envahit ? Elle n’a pas appris à tenir l'émotion à distance à la laisser passer, à la toucher même pour la reconnaître. Comme une éponge, elle l’a absorbé.

La méditation régulière lui aurait donné un outil de prise de distance, lui aurait appris à se recentrer sur sa respiration. Cette attitude déjà difficile en temps ordinaire, n'est pas praticable dans l'urgence. La méditation ne fait pas partie de sa culture maintenant. Elle m’était inconnue à son adolescence. Un long parcours m’y a conduit et je lui conseille d'y porter son attention. Mais prendra-t-elle ce choix en supplément des soins qu'elle reçoit des filières établies du pouvoir médical ?

Pendant une heure avec ses fils, nous avons marché dans la campagne près de chez elle pour prendre l'air, se détendre un peu. De mon mieux, je la ramène au présent. Ne pas penser à des tâches à faire la semaine prochaine être simplement là avec les enfants. Elle me dit avoir abandonné quelques rigidités de sa gestion familiale. Elle est un peu plus laxiste dans ses choix culinaires et adopte, certains jours, un potage en conserve, plus rapide à mettre dans les assiettes. Premiers pas vers plus de simplicité et de souplesse.

N'a-t-elle pas voulu être une mère trop parfaite, modèle en tout ? Ne s’est-elle pas « coupée en petits morceaux » comme dit la sagesse populaire tant dans son métier d'infirmière que pour sa famille. Être aux petits soins pour eux, ses enfants, ses patients. Qu’a-t-elle fait pour elle-même ? Comment nourrit elle son être profond ? Qu'a-t-elle fait de ses rêves ? A-t-elle soigné la petite fille en elle, esseulée qui souffrait ?

Infirmière pour les autres certainement. Mais pour elle ? Qu’a-t-elle fait de la deuxième partie de la recommandation des Évangiles.  « Aime ton prochain comme toi-même ! ( Mt 22,39).

Elle n'a pas contact avec ses énergies profondes, avec sa vitalité de base, sa batterie, comme je lui dis une fois de plus. C'est par la tête qu'elle fonctionne, pas dans l'élan de sa vitalité. Elle souffre, c'est clair.

La semaine prochaine, vu les circonstances de ce lundi noir, elle sera hospitalisée le temps nécessaire. Pour une durée inconnue, tout sera centré sur elle. Ce ne sera pas cette fois, un séjour en hôpital de jour comme au début de l'année où l'effet de la journée était annulé le soir au retour dans le quotidien qui reprenait ses droits comme si de rien n'était.

Être  hospitalisée, c’est le monde à l’envers, c’est être de l’autre côté de la barrière.

La culpabilité l'envahit, elle abandonne le vaisseau familial, les enfants, son compagnon. Elle n'est plus indispensable ! On se passe d’elle. Elle ne pourra s'agiter pour faire fuir ses angoisses, qui tapies dans son for intérieur ne demandent qu'à se montrer, à venir la narguer, l'envahir peut-être. Fera-t-elle barrage ? Prendra-t-elle distance ? Sans dérivatif sans activisme, elle devra toucher ses angoisses, ses peines pour les dissoudre les atténuer, les faire disparaître.

Ni son compagnon ni son père ne la conduiront à l'hôpital ; le parrain d'un de ses enfants la prendra en charge ; ainsi évitera-t-elle symboliquement la blessure d'abandon par ses proches au seuil de l'hôpital. Elle prendra la route enfin pour ne s'occuper que d'elle. Elle ne soignera pas les autres mais on la soignera. L’hôpital soignera, je l’espère, sa blessure de petite fille, sa souffrance dont si longtemps on n'a pas entendu les plaintes et les gémissements. Elle pourra alors se centrer et trouver sa source vitale dont elle a été si longtemps coupée.

16/02/2011

La tendresse

tendresse,sororité,généalogie,rupture d'attachementDans les moments de calme et de silence, que l’on pouvait avoir entre ses crises d’angoisse, après les temps de respiration lente et profonde, elle m’avait transmis le diagnostique du psychiatre.

Son état était dû à une « Pathologie de la tendresse ».

Définition étonnante, loin d’une classification médicale ordinairement citée dans les dépressions et introuvable lors d’une recherche sur Internet. L’expression me semblait plus humaniste que médicale. Elle me renvoyait à l’histoire de la lignée des mères, dans laquelle elle se trouvait. Sa grand-mère maternelle orpheline, à 7 ans avait manqué de tendresse. Ce manque avait été transmis et ma fille en avait hérité par enchaînement. Mais n’y avait-il pas d’autres circonstances tournant autour de la rupture du lien entre mère et fille.

Une rupture d‘attachement pouvait aussi être montrée du doigt comme source principale de ses angoisses. N’avait-elle pas été placée, vers 9 mois pour nous ses parents, pour une semaine de vacances, chez sa cousine. Ironie du destin celle-ci était la fille de la tante qui avait garde ma femme enfant au même âge alors que sa grand-mère partait  en voyage de noces, différé à cause de la guerre.

L’histoire lui avait fait revivre la rupture du lien tendre, sécurisant, et fondateur à la mère, la poussant dans un univers mental irréel, fait par des règles, des principes, la rendant méticuleuse, obsédée par l’ordre. Compensation de la sécurité à la mère, remplacée par la sécurité envers les objets.

Pendant son l’enfance, j’avais été le seul à éponger ses larmes, insupportable pour sa mère. Paternant, j’avais acquis dans son univers une place prépondérante au point de me réclamer à son chevet pour apaiser ses angoisses, par ma main sur son front.

 Mon tour de présence achevé, j’étais reparti après une accolade forte, en lui suggérant de poursuivre l’exercice de respiration pour traverser les moments où l’angoisse et la peur, l’envahiraient à nouveau.

 Trois jours plus tard, les circonstances, l’avait conduite à sortir de chez elle pour passer une après-midi chez sa sœur, retenue par la maladie de son fils. Après un temps serein passé au coin d’un feu de bois, d’un repas relax devant celui-ci, elle avait reçu de celle-ci un massage de pieds. A son retour, elle m’appela pour partager son émotion d’une voix toute bouleversée. Un tremblement de terre l’avait traversée. L’accueil de sa cadette pendant plus de quatre heures, le repas chaleureux pris devant la flambée au salon et le massage des pieds, l’avait retournée. Pour la première fois de sa vie, elle découvrait la tendresse de celle-ci, la force de sa présence, toute attentive aux soins qu’elle lui avait donnée sans mesure.

Un univers de sérénité l’avait baignée le temps de sa visite et je sentais à travers ses mots, son récit, combien elle avait été touchée au point le plus douloureux de son être par un baume merveilleusement puissant dont elle ne connaissait pas la nature. Un trésor d’attention lui avait été prodigé et elle se rendait compte aussi, combien elle avait perdu cette même tendresse pour elle-même.

Elle avait retrouvé le contact avec sa nature profonde et tressaillait de bonheur tranquille, de paix, de joie profonde. Les mots qu’elle avait prononcés, avaient disparu dans mon émotion, dans les larmes qui coulaient sur mes joues tant elle manifestait par son récit de ce qui l’avait touchée droit au cœur. Elle se sentait aimée profondément.

A son retour, elle avait pu non pas prendre une collation imposée par la diététique et ses principes, mais par son choix profond.. Elle s’était autorisée une boisson dont elle avait envie, un chocolat chaud. Cette simple transgression d’un univers ordonné et méthodique l’avait reconnectée un temps à la part en elle qui désirait, qui souhaitait. Miracle dans son quotidien. Petite cause, grand effet. Elle avait accepté et retrouvé par sa soeur la tendresse affectueuse, proche d’une mère, sensation dont elle avait été coupée, il y a longtemps.

Troublée par la joie, par l’émotion, elle faisait ses premiers pas dans un univers où elle n’avait pas de repères. Tout semblait différent, neuf, elle baignait en ce moment dans une joie profonde, dans la découverte d’une relation inconnue. Elles avaient aussi, devant le feu, mangé simplement, joyeusement.

Elle avait été touchée dans la relation de sororité, de bienveillance l’une pour l’autre et brisé le mur de leur indifférence. Elles s’étaient rétablies dans la lignée des femmes, des mères, à ma plus grande joie. Mes craintes d’actes manqués, diminuaient d’intensité. C ette perception allait la soutenir les jours prochains, lui ouvrir un espace de joie tranquille pour apaiser ses peurs et ses angoisses. N’était-ce pas l’essentiel.