29/12/2012

La réalité de sous le sapin.

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Le clan avait été convoqué par la plus jeune, pour la cérémonie des retrouvailles autour du sapin, en mémoire du passé, en mémoire du creuset familial qui nous avait formés à la vie. La date, comme à l'habitude, précédait ou suivait Noël.

Les invitations lancées à tous n'avaient pas donnés les résultats escomptés : l'aîné victime de son Accident Vasculaire Cérébral (AVC), n'avait pas l'autonomie pour rejoindre le lieu de résidence de la cadette qui invitait. Ses deux filles, déjà absentes lors de la fête précédente avaient hésités à se joindre à la fête, prétextant un agenda chargé. Puis nous n'avions plus eu de leurs nouvelles. Elles n'avaient pas, dans le chef de l'une ou de l'autre, imaginé faire acte de présence pour la branche ; elles étaient fusionnelles, ce que l'une faisait, l'autre l'imitait.

De ce coté–là, la brèche était à présent ouverte et l'on voyait mal comment la combler. Le passé avait déjà laissé voir un manque de fidélité à l'idée du clan et le futur n'arrangerait rien, comme le laissaient apparaître les derniers indices. Elles n'avaient pas imaginé faire acte de présence. Il faudrait se contenter des survivants des autres branches. Fallait-il considérer cela comme un coup de semonce, comme un message caché ou était-ce de l'indifférence ?

Au cours du temps, les différents événements familiaux avaient renforcé l'entente des aînés. Les plus jeunes reprendraient-ils le flambeau ?

La distance géographique était devenue un problème de plus en plus présent. Aussi, il y a deux ans pour en sortir, parce que c'était notre tour d'organiser les festivités familiales, nous avions loué un gite *.  Malheureusement, vu la tempête de neige précédant le jour de la fête et les risques de récidive, personne n'était venu, ne s'était risqué sur les routes, car le retour dans l'obscurité sur les routes enneigées était dangereux.

L'année dernière, personne ne s'était risqué à faire une invitation, de peur de voir l'état de cohérence du clan, sans doute. Cette année avait mis à jour l'état de la relation,  affaiblie, il est vrai, par la santé de l'ainé dont la mobilité se réduisait. Sa famille se réunissait autour de lui, sans envisager d'y associer le clan, préférant les amis.

Les petits-enfants, plus âgés, prenaient de plus en plus de l'autonomie ; ils regardaient vers les copains et prenaient de l'autonomie. C'était de plus en plus compliqué et les parents devaient en tenir compte.

 

Pour situer la forme du clan aux plus jeunes qui grandissaient si vite, j'avais écrit, sur un tableau sous le prénom de nos parents, le prénom des frères et sœurs sur une ligne en commençant par l'ainé. Tâche plus malaisée qu'il n'y paraissait : suite à une mauvaise estimation du nombre de lettres, j'avais du procéder à l'effacement des trois derniers pour serrer ultérieurement les lettres et mettre en évidence clairement les quatre branches. Malheureusement le marqueur noir choisi était indélébile et inadapté, aussi avait-il fallu, à la force du poignet, à l'aide de dissolvant et d'une lingette effacer les lettres trop lâches pour repartir avec un marqueur adéquat seulement disponible en rouge.  Des quatre prénoms le premier était en noir, les autres en rouge puis j'avais écrit les prénoms des enfants sous celui de leurs parents.

Avec gêne, j'avais constaté que les prénoms de petits enfants de mon frère ne coulaient pas de ma mémoire comme ceux de mes sœurs. Heureusement que sa branche n'était pas présente pour constater le fait. Fait qui m'apparaissait comme l'image de la relation, plus distante et lâche que je ne l'aurais crue.

Les enfants m'écoutaient avec application. Les liens ne s'apprennent pas facilement, il faut les faire vivre en les exposant.

Nous avions ensuite procédé au tirage des cadeaux en constatant qu'une des familles avait oublié de faire les petites phrases, pourtant rituelles, et vécues des dizaines de fois. On n'avait rien dit, on ne savait pas ! Comme si le passé n'existait pas ! C'était encore un indice de l'éloignement qui se construisait de plus en plus. L'individualisme de la société se marquait inéluctablement et même notre quotidien l'exprimait.

Ma famille semblait plus à l'aise, elle était la plus nombreuse et les cousins se connaissaient bien. Leur convivialité détonnait par rapport aux deux petits fils de l'ainée des sœurs. Elle les décrivait comme timides et réservés.

Pour la première fois, l'absence des petits enfants  de l'ainé se marquait fortement, rendait l'atmosphère différente. Ma famille, sans que je le souhaite, dominait au point de rendre mes sœurs moroses. Leur progéniture était faible et la plus jeune désespérait de l'arrivée d'un second petit-enfant. Alors qu'entre adultes, l'espace se remplissait sans encombre, les vides apparaissaient au niveau des petits enfants. Ma famille comptait sept jeunes représentants ce qui n'arrangerait pas les choses à l'avenir. La dernière de quinze mois, assurait à elle seule, le lien entre tous, faisait l'objet de l'attention par sa démarche cahotante qui sortait à peine de l'apprentissage de la marche. A hauteur des genoux, elle représentait la perle qu'il fallait aider, soutenir, protéger de la vivacité de l'assemblée.

La soirée s'était déroulée cordialement. Nous avions même fait un petit remue-méninge pour sortir de l'habitude qui n'était qu'échange banal autour du quotidien. Un petit jeu autour des mots pour créer une compétition amicale sans cette fois y associer les plus grands des enfants. Ce divertissement fut mis à l'ordre  du jour pour la fois prochaine. Puis nous avions échangé sur les nouvelles de l'univers de chacun, heureux d'être en toute convivialité autour de la table.

Le matin suivant, l'image du tableau m'était revenue en flash. Impressionnante par le sens qu'elle mettait en valeur.

Dans la liste des frères et sœurs, le prénom de l'ainé était écrit en noir, couleur du deuil, les autres en rouge couleur de la vie. J'en avais eu le souffle coupé. L'extérieur apportait un message, un reflet d'une réalité qui exprimait une situation bien réelle, le handicap du frère victime d'un AVC, et la distance de sa famille.

Il faudrait avec le temps faire le deuil du grand rassemblement au complet, de plus en plus difficile à réaliser.  Un travail de détachement s'imposerait à terme. La nécessité de considérer la fête comme un moment réunissant ceux qui veulent se retrouver pour faire clan, devait remplacer l'envie d'associer l'entièreté du clan, ensemble de plus en plus utopique.

(¨) (Le gite.)

 

 

 

 

 

 

 

 

14/08/2012

Philomène, la deuxième.

DSCF6708.JPGAvant le début de sa dernière journée de formation vendredi matin, elle était passée pour prendre une tasse de café à la maison. Avec animation, elle racontait sa participation à un débat sur l'implantation d'éoliennes dans son voisinage. Connaissant l'évolution probable de telles réunions, j'avais émis un jugement négatif sur la valeur de l'action et sur l'influence qu'elle aurait sur une décision déjà probablement impossible à modifier.

Elle avait pris ma réaction comme un négation de son point de vue, comme un rejet de sa personne. Elle avait élevé la voix, s'était plainte violemment de mon intransigeance. Puis elle nous avait quitté en claquant la porte.

Une fois de plus, j'étais pris  en flagrant délit de ne pas accepter son avis, de ne pas positiver ce qu'elle apportait. Alors pourquoi rester ?

Sa nervosité et son départ m’avaient coupé le souffle. De ne pas rester muet et admiratif, j'étais devenu coupable presque de lèse-majesté.

Quelque chose ne tournait pas rond dans son comportement habituel. Elle devait être sous influence. En effet depuis quelques jours, elle ne me nommait plus Papa, ni Patou comme les petits-enfants m’appellent mais elle employait mon prénom.

Voulait-elle couper un lien prendre plus d'indépendance, ne plus être la petite fille qu'elle avait été ? Faisait-elle sa crise d'adolescence pour me rabrouer de la sorte ?

Son travail  de développement personnel en était sans doute la cause.

En plus de ma généalogie, fait nouveau, elle réclamait celle de mon épouse. Elle voulait connaître toutes les dates importantes, les prénoms de sa lignée maternelle au moins jusqu'à son arrière grand-mère.

La détresse de l'aîné l'avait-t-elle influencée au point de vouloir elle aussi comprendre ce qui le reliait aux femmes des générations précédentes. Comme elle me boudait, je n'en saurais rien. Je devrais me contenter d'échos, de bribes d'informations venant de mon épouse.

Au point de vue généalogique entre ma femme et moi le torchon brûlait. Elle m’avait interdit encore de m'occuper de celle-ci. Elle ne voulait pas que l'on interroge son passé. J’avais donc abandonné depuis pas mal de temps la recherche de son côté et mis tout ce que j'avais rassemblé dans une  farde, dans son secrétaire. Qu'elle gère ses affaires elle-même !

Vu la demande de la plus jeune, elle devait donc transmettre elle-même ce qu'elle avait reçu et qui était à sa disposition dans sa farde généalogique. Elles avaient même décidé de souper ensemble pour partager avant sa consultation prochaine, les dates de naissances, de mariages, de décès disponibles.

Réveillé par cette demande, de mon côté à l'instar de ce que j'avais fait pour la mienne,  j'avais repris quelques recherches sur l'Internet pour trouver les éléments qui manquaient dans la farde. Pour les quartiers de mon côté, les renseignements étaient épars  et sur base de ce qui était resté dans mon fichier électronique, j’essayais de compléter les cases manquantes.

Comme les apports d'indices augmentent tous les mois  grâce aux travaux des autres généalogistes, je tombais sur un arbre comprenant la fratrie de Philomène. Surprise deux enfants successifs portaient ce même prénom. Celle-ci avait donc été un  enfant de remplacement. Comme Vincent Van Gogh à l'âge où l'on va au cimetière avec ses parents, elle avait été s'incliner sur la tombe de sa  soeur morte un an avant sa naissance, à l'âge de deux ans. Symboliquement, elle avait été niée dans son essence car elle était l'ombre d'une autre Philomène, sa sœur. Il y avait de quoi se dissocier, se rebeller.

 N'était-ce pas le sens du refus de mon épouse que j'inscrive dans sa généalogie le nom d'un enfant mort-né, du côté de son père ? Enfant mort-né dont le suivant du même âge qu’elle, avait reçu le même prénom. Intrication dans le deuil non fait, lignée de mère blessée par des d'enfants trop tôt disparus. Impossibilité de nommer ce qui est et d'en faire le deuil. Impossibilité aussi se rendre au cimetière parce qu'il a cette chose innommable à voir déjà son inscription sur la stèle de famille.

Parallélisme actuel avec  mon épouse qui s'engage dans un groupe de prières qui accompagne les défunts passant par le crématorium de la commune d'à côté. Engagement fait  comme pour casser à l'extérieur d'abord le déni vécu quelques générations plutôt.

Ne fallait-il  pas aussi voir dans le comportement transmis, cette manière d'essayer d'obtenir des autres un brin de reconnaissance, d'obtenir à chaque occasion l'attention des autres pour compenser le regard d'une mère tournée vers l'enfant disparu. Exister donc en étant maladroit, exister en créant un conflit permanent, entrainant une reconnaissance fut-elle négative.

Était ce là, qu’avait débuté la rupture dans la lignée des mères ?

 Ma plus jeune était née, à un jour près de la date de décès de Germaine, la fille de Philomène. Un lien particulier les reliait ainsi court-circuitant le temps, affirmant une relation particulière.

N’avait-elle pas transmis à ses deux rejetons, la nécessité de s’affirmer en permanence par des disputes incessantes. Combat anciennement mené par Philomène affrontant dans son imaginaire le fantôme de sa soeur pour exprimer son droit à une existence propre. N’était-ce pas là que se situait ce fait curieux et inexplicable d’avoir des fils nés, par césarienne à deux ans d’intervalle le 21 et le 22 ?